Elles, Louisa et celle qu'on appellera bien plus tard la Joconde, sont nées le même jour ; à quelques secondes d'écart tout juste.
Ces quelques secondes d'écart tout juste vous semblent sûrement anecdotiques pour un accouchement qui aura duré 27 heures et 32 minutes, mais c'est pourtant bien après les 27 heures et 31 minutes et fractions de secondes, après l'apparition au Monde de celle qu'on appellera bien plus tard la Joconde, que la mère, leur mère fut prise d'une terrible crise d'éternuements, et éjecta, sans sommation, Louisa, la petite dernière qui, dans la vive projection, alla s'amocher sur l'horloge normande qui habillait la chambre de la Grand-mère qui n'avait pu se faire à son arrivée dans le sud et qui, chaque jour, remontait les aiguilles de sa si lointaine Normandie natale. Chambre qui avait, elle, vu naître une ribambelle de jeunes filles, toutes dotées d'une beauté époustouflante et d'un regard persan.
Il s'agit bien là de ce regard.
En atterrissant sur l'une des aiguilles remontées plus tôt ce matin par Grand-mère, Louisa fut sommée, sonnée, bouleversée. Si chamboulée qu'elle se mit à loucher… La malheureuse, elle ne savait pas encore que les jours de Mistral à Marseille sont terriblement cruels pour les loucheurs et loucheuses invétéré·es. La brise, dans toute son ingratitude, vint fixer pour toujours son regard bien moins persan maintenant.
×
Louisa et celle qu'on appellera bien plus tard la Joconde n'eurent pas du tout la même enfance. Celle qu'on appellera bien plus tard la Joconde, d'un clignement d'œil, pouvait obtenir tout ce qu'elle désirait. Tandis que Louisa, de par sa disgrâce infortunée, fut soumise à des tas de tests, maraboutages. Tous plus durs les uns que les autres.
Celui d'aujourd'hui se déroule à Lourdes. Louisa vient tout juste de fêter ses 8 ans et elle louche toujours aussi fort, si fort que tout est dédoublé. Alors rendez-vous compte. Quand il s'agit de choses joyeuses, c'est absolument merveilleux, mais quand il s'agit d'un événement tragique, il l'est deux fois plus.
Sa mère, leur mère l'amena à la Grotte, l'unique, celle de Bernadette. Elle avait pourtant bien pris RDV avec le grand nettoyeur des âmes abîmées, mais personne ne semblait vouloir pointer le bout de son nez.
Quand finalement des voix s'élevèrent au loin.
« Brûlez-la ! Elle est maudite ! »
« Crâmez-la, fille impie ! »
Toute la ville était remontée contre une femme aux seins nus et aux yeux révulsés. C'est sur ces globes blancs que l'attention de Louisa s'arrêta. Elle fit un effort surhumain pour n'en observer que deux. Deux billes de nacre aux vaisseaux de sang. Allait-elle subir le même sort ? Elle commença à penser que sa mère ne l'avait pas envoyée ici pour se faire soigner, non, mais bel et bien pour se faire massacrer par un gang de gueux aux fourches assoiffées de chair.
Elle lâcha la main de sa mère qui, absorbée par la scène terrifiante qui se jouait devant elle, ne remarqua que quelques fractions de secondes plus tard que sa fille avait foutu le camp. Sa voix hurlant le prénom de sa disparue resta couverte par les cris et aboiements des enragés.
Cela faisait six jours que Louisa marchait, courait, empruntait la ligne de chemin de fer, vers une destination encore inconnue. Elle réussit le tour de force de se fondre dans la foule.
Des avis de recherche circulaient dans toute l'Europe. Mais aucun signe de Louisa.
Et quand le portrait de sa sœur pouvait être admiré au musée du Louvre, Louisa, elle, avait les murs du Grabuge.